Se sentir en sécurité. Ce que les applis et la télé-réalité nous ont fait oublier
Par Jennifer – Psychologue & cofondatrice de l’agence Alchimie
La sécurité : la condition à ne pas oublier pour toute vraie rencontre
Il y a quelques semaines, une émission de télé-réalité britannique bien connue — la version de « Mariés au premier regard » — s'est retrouvée au cœur d'un scandale sérieux. Derrière les images qui donnent envie, la musique et le suspense soigneusement montés, des accusations graves : comportements menaçants, violences, participant(e)s laissé(e)s seul(e)s face à des situations qu'ils(elles) n'avaient pas les moyens de gérer.
Je ne vais pas m'attarder sur les détails, parce que ce n'est pas mon sujet. Mon sujet, c'est ce que cette dérive révèle — et ce qu'elle nous a fait oublier collectivement. À force de transformer la rencontre en jeu, en contenu, en divertissement, on a perdu de vue une évidence psychologique : on ne peut pas rencontrer vraiment quelqu'un si l'on ne se sent pas en sécurité.
Le corps sait avant nous
Le neuroscientifique Stephen Porges a consacré sa carrière à une découverte: notre système nerveux scanne en permanence notre environnement à la recherche de signaux de sécurité ou de danger. Il appelle cela la neuroception — une détection qui se fait sous le seuil de la conscience, bien avant que nous puissions mettre des mots dessus.
Et voici ce qui change tout : nous ne pouvons pas nous ouvrir, nous rendre vulnérables, nous attacher, tant que le corps n'a pas d'abord enregistré qu'il était en sécurité. La peur et l'intimité véritable ne peuvent pas cohabiter. Quand on ne se sent pas en sécurité, on ne rencontre pas l'autre : on se protège, on calcule, on joue un rôle, on garde une main sur la porte. On peut faire illusion des heures durant. Mais rien de réel ne se construit.
C'est pour cela que je le dis sans détour à celles et ceux que j'accompagne : la sécurité n'est pas une précaution administrative qu'on ajoute par-dessus le romanesque.
Les applications de rencontre et les émissions de télé-réalité ont rendu la rencontre efficace, ludique, infinie. Mais elles ont, au passage, retiré trois choses qui protégeaient les gens sans qu'on y prête attention.
Le filtre humain, d'abord. Quand vous faites défiler des profils, personne n'a rien vérifié. Personne n'a rencontré ces gens, personne ne s'est demandé s'ils étaient équilibrés, sincères, sans danger. Il n'y a qu'une photo et une intention que vous ne connaissez pas.
La responsabilité, ensuite. Quand quelque chose se passe mal, à qui s'adresse-t-on ? Une application ne répond pas. Une production qui cherche du drama a, par définition, son intérêt vers tension plutôt que vers la protection. La personne devient un personnage. Et sa sécurité devient une option.
Le suivi, enfin. Personne ne rappelle pour demander comment s'est passée la soirée. Personne ne s'inquiète de ce petit signal d'inconfort que vous avez ressenti sans oser le nommer.
Chez nous, demander systématiquement un extrait de casier judiciaire à chaque nouveau membre n'est pas un geste de défiance envers les gens qui nous rejoignent. C'est, au contraire, un geste de respect envers tous — la garantie que chacun entre dans un cadre où les autres ont été tenus au même niveau d'exigence.
Rencontrer chaque personne en cabinet, avant toute chose, c'est la validation humaine qu'aucun algorithme ne saura jamais faire.
Et rester joignable après chaque rencontre, intervenir au moindre comportement déplacé, c'est tenir une promesse: vous n'êtes pas seul·e. Si quelque chose ne va pas, il y a quelqu'un en face et qui agit.
Faire confiance à son intuition
Il y a une dernière chose que ce cadre rend possible, et qui me tient à cœur. Dans un environnement sécurisé, on peut enfin s'autoriser à écouter son intuition.
Ce petit inconfort qu'on ressent parfois sans savoir l'expliquer n'est pas de la paranoïa. C'est de l'information. Le corps a capté quelque chose que la tête n'a pas encore formulé. Trop de personnes apprennent à faire taire ce signal, par politesse, par peur de « mal juger », par crainte de passer pour difficiles. Or dans un cadre qui prend la sécurité au sérieux, on n'a plus à choisir entre être aimable et être en sécurité. On peut se permettre d'écouter ce que l'on ressent et de le dire.
Vision Alchimie
Nous avons bâti notre méthode parce que nous savons une chose : personne ne s'épanouit dans un espace auquel il ne fait pas confiance. Personne ne baisse la garde, ne se raconte vraiment, ne laisse une rencontre le toucher, s'il sent, quelque part en lui, qu'il doit rester sur ses gardes.
Votre sérénité n'est pas une option. C'est la condition de départ. Et c'est précisément parce que nous la prenons au sérieux que de vraies rencontres peuvent avoir lieu.
