Se montrer sans filtre. La peur la plus courageuse

Pourquoi l'authenticité dans la rencontre amoureuse est à la fois ce qu'on désire le plus et ce qu'on redoute le plus

Par Jennifer – Psychologue & cofondatrice de l’agence Alchimie

Il y a une question que peu de gens se posent avant un premier rendez-vous : pas "est-ce que je vais lui plaire ?", mais "est-ce que je vais être moi ?"

Ce sont deux questions très différentes.

Et la réponse à la seconde détermine presque entièrement la réponse à la première, à long terme, du moins.

Imaginez cette scène. Vous rentrez d'un premier rendez-vous. La soirée s'est bien passée. Et pourtant, quelque chose cloche.

Une légère insatisfaction, difficile à nommer. Comme si vous aviez joué un rôle si longtemps que vous n'êtes plus très sûr d'avoir été là, vraiment.

Ce sentiment n'est pas un hasard. C'est l'inconfort que l'on ressent lorsque ce qu'on projette s'éloigne trop de ce qu'on est.

Le psychologue Carl Rogers a passé une grande partie de sa carrière à observer ce phénomène. 

Il décrivait deux versions de soi qui coexistent en chacun : le self réel, celui qu'on est dans l'intimité, avec ses contradictions et ses zones d'ombre; et le self idéal,  celui qu'on croit devoir devenir pour être aimé. Quand les deux s'éloignent trop, l'anxiété relationnelle augmente. 

Et cette anxiété, on la compense souvent par la performance.

On arrive à un rendez-vous comme à un entretien d'embauche. On présente son meilleur CV émotionnel. On cache les passages à vide, on minimise les peurs, on dissimule les bizarreries. 

Et on s'étonne que la connexion ne soit pas au rendez-vous.

Brené Brown, chercheuse américaine, a montré dans ses études sur la vulnérabilité que les personnes capables de se montrer imparfaites et authentiques sont précisément celles qui développent les liens les plus solides. 

Ce qui rend quelqu'un attachant, c'est sa capacité à être humain devant l'autre.

Notre culture valorise la discrétion, le fait de ne pas en faire trop. Ce sont des qualités. Mais dans le contexte de la rencontre amoureuse, elles peuvent se transformer en barrière. 

On attend que l'autre fasse le premier pas. 

On espère être deviné plutôt que de se dire. 

On préfère rester dans l'ambiguïté confortable plutôt que de risquer la clarté.

La première fois qu'on dit une vraie chose

Il existe un moment particulier dans les débuts d'une relation, où quelque chose bascule. Ce n'est pas le premier baiser, ni la première soirée. 

C'est la première fois qu'on dit quelque chose de vrai. Quelque chose qu'on n'avait pas prévu de dire. 

Une peur, une cicatrice, une aspiration un peu ridicule. Et que l'autre, au lieu de reculer, se rapproche.

C'est dans cet espace-là que les vraies histoires commencent. 

Cela ne veut pas dire se livrer sans filtre dès le premier verre. L'authenticité n'est pas l'absence de pudeur, c'est la cohérence entre ce qu'on ressent et ce qu'on exprime. 

C'est autoriser l'autre à vous voir, progressivement, tel que vous êtes.

Deux choses concrètes à essayer

Comment passe-t-on de la conscience de ce mécanisme à quelque chose de différent dans la vraie vie ?

Deux gestes, que vous pouvez tester dès le prochain rendez-vous.

Le premier : osez dire une chose que vous n'aviez pas prévu de dire. Pas une confession dramatique . Une hésitation légère, une peur que vous auriez normalement gardée pour vous, une opinion un peu tranchée sur quelque chose. Quelque chose de vrai, même de petit.

Puis observez. Observez ce que ça change dans le regard de l'autre, dans le rythme de l'échange, dans la façon dont la soirée bascule.

Le second : si vous vous surprenez à "gérer" votre image en temps réel, à surveiller vos mots, à anticiper l'effet de chaque phrase, posez une vraie question à l'autre. Une question dont vous voulez vraiment connaître la réponse. La curiosité sincère est l'antidote le plus efficace à la performance. Elle déplace l'attention de soi vers l'autre, elle détend quelque chose, elle ouvre un espace où les deux personnes peuvent enfin être présentes.

Ce sont des façons de revenir à l'essentiel, à cette qualité de présence qui rend une soirée mémorable, pas pour ce qu'on a dit, mais pour ce qu'on a osé laisser passer.

Références

  • On Becoming a Person (1961) , Carl Rogers

  • Client-Centered Therapy (1951) , Carl Rogers

  • Daring Greatly (2012) , Brené Brown

  • TED Talk The Power of Vulnerability (2010) , Brené Brown

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